Le Jeudi 17 Janvier 2008 à 05h02
Critique Ciné : Into the wild, un film penn-ible
Voici « Into The Wild », long métrage de Sean Penn, inspiré de l’histoire d’un jeune homme qui, dégoûté par l’absolue « corruption » de la société et des êtres, décide de se dépouiller de toute possession (il découpe ses cartes bancaires, fait don de ses économies à Oxfam, brûle ses papiers d’identité et son argent…) et de s’abstraire à la civilisation en fuyant, seul et isolé, dans la nature sauvage (d’où le titre). Un film pâteux au simplisme lassant.
Avec « Into The Wild », Sean Penn nous refait le coup du René de Chateaubriand et de tant de récits romantiques – celui du personnage qu’une supérieure lucidité pousse à fuir « la civilisation » (comprendre : « le Mal ») pour s’en retourner à « la nature » (i.e. : « le Bien »), dans une solitaire quête de sens.
Flaubert avait moqué férocement les niaiseries romantiques, truffées de lieux communs. C’est bien ce dont il s’agit avec ce film, dont cependant ni le personnage ni les thèmes, traités en creux ou esquissés, ne sont en soi grotesques. Ce qui l’est peut-être avant tout, c’est la fascination d'un réalisateur quinquagénaire pour ce jeune homme idéaliste et insensé, mû à la fois par le courage d’affronter seul les forces hostiles de la nature et la lâcheté à faire face à la dimension fatalement sociale de l’individu. Ce qui l’est encore, c’est le sentiment parfois d’une complaisance extrême, dans cette façon d’héroïsme, de prophétisme ou de martyre à quoi il semble exhausser son personnage-idée. Car cela donne lieu à d’oiseuses « méditations », où sont convoqués les sempiternels lieux communs, par lesquels les mélancoliques et idéalistes, de l’extrême gauche jusqu’aux plus réacs, communient : l’appauvrissement des âmes dans un monde qui ne connaîtrait plus l’esprit, mais seulement les viles passions (obsession de la carrière, du travail, de l’argent, domination sociale, etc.).
Au fond, ce n’est pas que la critique – même et surtout radicale – du capitalisme et de ses méfaits soit mauvaise en soi. Pas plus que la quête d’un Eden intérieur ou physique – ce qui a, d’ailleurs souvent irrigué des œuvres très profondes. C’est plutôt, pour paraphraser Gilles Deleuze évoquant les « nouveaux philosophes », cette façon d’aborder des « gros concepts, aussi gros que des dents creuses. LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. [Lesquels conduisent à] des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange ». C’est le manque de nuance qui agace dans ce suintant lyrisme post-adolescent.
Car de grands films ont été réalisés sur des thèmes proches de ceux qu’esquisse Sean Penn. Ainsi du loufoque et cependant profond Las Vegas Parano (tiré du livre de Hunter S. Thompson), où deux amis « se font bêtes » par un usage immodéré de psychotropes pour se défaire « la douleur d’être homme ». Sur les ravages du productivisme et de la course au toujours plus, il faut voir Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio, l’une des plus hautes réalisations du cinéma de ces trente dernières années. Sur l’errance en marge de la société et de ses convenances, Kitano réalisa le sublime, l’époustouflant Dolls, histoire idéaliste d’amour et de folie. Sur le rejet de l’idéologie du travail et du consumérisme, il y a encore les récents documentaires de Pierre Carle, qui a le mérite de présenter des alternatives marginales.
Ce ne sont donc pas les thèmes abordés, mais la platitude du propos, la simplicité d’une narration visuelle qui ne connaît pas le hors champ et la respiration, restant cantonnée finalement dans la très américaine – voire occidentale – conception actuelle dominante d’un cinéma au montage dynamique et qui ignore les ressources du non-dit. Ce en quoi la forme, d’ailleurs, communie avec le fond, avec cette façon si « blanche » (ou « occidentale ») d’opposer « nature » et « culture » – pour en revenir aux « grands concepts » évoqués.
Le film – cependant traversé par la lumineuse présence de l’acteur principal et de très bons seconds rôles – s’achève sur des considérations d’un mysticisme appauvri. En somme, ce film est si bête qu’il aurait pu être écrit par un étudiant idéaliste. Il ne saurait être qu’une cajolerie, un dictame pour idéalistes. Ce sur quoi ironisait Sartre, dans La Nausée : « Dire qu’il y a des imbéciles pour puiser des consolations dans les beaux-arts. (…) ils croient que la beauté leur est compatissante. Les cons. »
Mikaël Faujour