Le Vendredi 25 Juillet 2008 à 03h30
Dossier Situation socio-économique des Tziganes
A l’heure où le fichage des Roms par le ministère de l’Intérieur italien suscite une vive polémique à l’échelle de l’UE, En3mots revient sur les conditions de vie difficiles d’un peuple aux marges de la société.
Le monde tzigane fascine : univers mystérieux, presque insaisissable. Depuis toujours, les Tziganes séduisent. Suscitant à la fois fascination et méfiance, ils sont les deux facettes d’une même médaille. Cependant, de cette culture il ne faut pas retenir que le folklore. La question tzigane va bien au-delà des stéréotypes de diseuses de bonne aventure. Aujourd’hui, un regard nouveau doit être porté sur cette communauté qui est la cible de nombreuses discriminations : exclusion sociale, pauvreté, racisme, scolarité des enfants etc.
Des estimations et des définitions variables
Pour commencer, les estimations de population sont au cœur de la polémique : en Europe, elles oscillent entre six et neuf millions d’âmes. Le recensement - considéré comme discriminatoire - n’étant pas autorisé, il est difficile de fournir des chiffres précis. Selon l'Union européenne, ils seraient 700 000 à 800 000 en Bulgarie, 250 000 à 300 000 en République tchèque, 550 000 à 600 000 en Hongrie, 8200 en Lettonie, 50 000 à 60 000 en Pologne, 1,8 à 2,5 millions en Roumanie, 480 000 à 520 000 en Slovaquie, 6500 à 10 000 en Slovénie, et quelques milliers en Serbie, au Monténégro et au Kosovo.
De plus, la « tziganologie » est souvent déroutante. A commencer par la myriade d’appellations qui qualifie le peuple tzigane: Manouches, Sintis, Gitans, Roms, Yamishes…Cela prouve que cette communauté ne constitue pas un bloc monolithique mais plutôt une mosaïque identitaire. La culture tzigane repose sur des valeurs telles que le respect, l’honneur, la solidarité, la pureté. Caractérisée par une vision holiste de la société, elle place le « groupe » ou « clan » au cœur de la tradition. Bien plus qu’un mode de vie, la centralité du groupe est une philosophie. Les Tziganes ne possèdent pas de langue écrite mais une kyrielle de dialectes. Ils n’ont ni religion spécifique, ni territoire, ni Etat, ni textes fondateurs. Malgré les violences sempiternelles dirigées contre ces populations, au-delà des persécutions et de la ghettoïsation, la culture tzigane, bien que fragile, lutte pour survivre.
Aux marges des sociétés européennes
Les Tziganes sont maintenus aux marges de la société, aux périphéries géographiques et sociales. Selon la Banque mondiale, 80 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, gagnant moins de 4 euros par jour. Plongées dans une situation socio-économique difficile, ces populations sont victimes d’un phénomène de ghettoïsation : tel un cordon sanitaire, la municipalité tchèque d’Usti-nad-Labema a érigé un mur autour d’un ghetto tzigane. Cette mesure radicale, ayant pour but de les isoler est l’une des nombreuses manifestations de la xénophobie anti-tzigane. Leurs conditions de vie sont souvent des plus insalubres : vétusté des habitations, des taux de natalité, de mortalité – particulièrement de mortalité infantile – très élevés etc. En Bulgarie et en Roumanie, la misère atteint son point paroxystique, l’extrême pauvreté est monnaie courante chez les Tziganes. Lors de la chute des régimes communistes – en Europe centrale et Europe de l’Est -, la transition d’une économie planifiée à une économie de marche a été coûteuse pour les Tziganes. Cette dernière a catalysé un processus de déliquescence de leurs conditions de vie. Souvent peu qualifiés, ces derniers seront les premiers à être licenciés et donc les premières victimes des thèses néo-libérales. Dans les années 1970, 80 % des tziganes résidant en Hongrie avaient un emploi. En 1990, ils ne sont plus que 26 %. Ces taux de chômage exorbitants précipitent les communautés tziganes au bord du gouffre : elles sont happées par un cercle vicieux de pauvreté, violence et délinquance. La dégradation de l’emploi a pour conséquence directe la décrépitude du marché des logements : une majorité de tziganes sera poussée vers les périphéries des agglomérations, dans des « foyers pour mauvais payeurs ».
Ce sentiment d’exclusion et de rejet influe également sur la scolarité des enfants. En 1989, cinquante jeunes Roms suivaient un enseignement secondaire en République tchèque. En 2005, ils sont près d’un millier. Malgré des progrès relatifs, l’école est encore loin d’être un modèle d’égalité et de justice pour les Tziganes. En effet, un grand nombre d’entre eux sont réorientés vers des « écoles spéciales » ; en d’autres termes, des institutions destinées aux enfants handicapés mentaux. Selon un rapport gouvernemental tchèque datant de 2005, 75 % des Roms sont redirigés vers ces écoles. Afin de remédier à un déficit d’éducation, la Hongrie et la Bulgarie ont mis en place un système de discrimination positive en faveur des Tziganes. Quand 67 % de la jeunesse bulgare poursuivent des études secondaires, seuls 11 % des Roms ont un parcours scolaire si avancé.
Un autre obstacle se dresse devant les populations tziganes – notamment les 300 000 d’entre eux qui résident en France : les aires de stationnements et le déficit des schémas d’accueil. À cause des phénomènes d’urbanisation et de la réglementation de l’occupation des sols, la liberté de mouvement – raison d’être d’un peuple qui repose sur son nomadisme ancestral – est très restreinte. A partir des années 1990, la loi Besson a imposé aux communes de plus de 5 000 habitants d’assurer des « conditions de passage et de séjour pour les gens du voyage sur son territoire par la réservation de terrains aménagés à cet effet. » Près de 300 terrains ont vu le jour, ayant une capacité d’environ 5 000 places. Sur une cinquantaine de départements sensibilisés par la question des schémas d’aménagement, seule une dizaine ont tenté une approche pragmatique. Ces mesures bénéficient de l’appui de l’Etat - qui répond a 35 % des dépenses par des subventions pour la création de terrains -, le Fonds d’Action sociale, les caisses d’allocations familiales etc. Cependant, la clé du débat est ailleurs : des formules de relogements mal adaptées ont attisé les tensions entre les populations locales et les gens du voyage. En effet, le manque d’aire d’accueil a mis en lumière un second dysfonctionnement : les vagues d’affluence des populations tziganes sur certains terrains. L’afflux excessif sur ces terres est une source de litiges : problèmes de scolarisation, branchements « sauvages » avec l’eau et l’électricité etc. Ceci a conduit a l’avènement d’une nouvelle loi : les articles 19 et 19 bis de la loi Sarkozy sanctionnent sévèrement les infractions du stationnement.
La question de la représentation politique
Enfin, un dernier élément joue en défaveur de ces populations : leur manque de représentation politique et d’organisation dans les sphères publiques locales. En Bulgarie, la communauté des Kardarash est la plus investie en politique. Les autres membres de la communauté ne leur conférant que peu de légitimité, leur poids politique est limité. Les faits dispensent de commentaires ; un seul et unique député d’origine tzigane siège au Parlement bulgare : Toma Tomov, député socialiste. Cependant, bien que la représentation politique soit déficitaire, la lutte pour la reconnaissance des droits tziganes n’est pas condamnée à rester dans l’ombre : le 28 juillet 2003, lors d’un congré mondial tenu a Prague, la parole est donnée aux tziganes en quête de reconnaissance. Des délégués provenant de 39 pays ont réclamé la reconnaissance de leur nation. Selon Emil Scuka, président de l’Union Rom Internationale, « il faut renouveler le mode de représentation traditionnel des nations ».
Il existe cependant une mobilisation à l’échelle européenne sur la question tzigane : à partir de 2005, neuf pays – Hongrie, Croatie, Bulgarie, Roumanie, Macédoine, Slovaquie, République Tchèque, Serbie, Monténégro – se sont engagés à mettre en œuvre un « programme commun pour l’intégration des Tziganes ». Ainsi, le paroxysme de ce mouvement est atteint a Budapest, lors d’une rencontre organisée par la Banque mondiale, la Commission européenne, et l’Open Society Institute (OSI). Ceci constitue une première main tendue aux Tziganes depuis la chute des régimes communistes. Nul doute que l’élargissement de l’Union Européenne (UE) ait renchéri cette dynamique ; par ailleurs, les pressions d’immigrations suscitées par les conditions de vie désastreuses de cette communauté ne laissent pas l’UE indifférente. Au contraire, elle se doit de se pencher attentivement sur la question tzigane. Néanmoins, les pressions d’immigration ne devraient pas être l’unique leitmotiv de l’UE pour donner une légitimité à la cause tzigane. En 2004, l’Union a ouvert ses portes à dix pays, dont la République Tchèque, la Slovaquie et la Hongrie. En 2007, les Européens ont donné une chance à la Roumanie et la Bulgarie. Il n’y a plus qu’à espérer que cette nouvelle dynamique supranationale améliorera la condition des populations tziganes et le traitement des autres minorités en Europe.
Rebecca Benhamou