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Le Jeudi 20 Novembre 2008 à 07h36

Sur fond de déboires judiciaires, la crise perdure entre la France et le Rwanda

Depuis deux années, les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda sont gelées. L’élément déclencheur de cette crise date de 2006, lorsque le juge Jean-Louis Bruguière émet neuf mandats d’arrêt internationaux contre des hauts dignitaires rwandais qui auraient joué un rôle dans l’assassinat du président hutu Habyarimana en 1994. Pour sa part, le président Paul Kagamé accuse la France d’avoir soutenu le régime hutu au moment du terrible génocide de 1994. Ce mercredi, la mise en examen de Rose Kabuye, a finalement abouti à une libération sous contrôle judiciaire. Une décision accueillie favorablement par Kigali, mais qui ne doit pas masquer le climat délétère qui perdure entre les deux pays.

Cette dernière, remise aux autorités françaises ce mercredi, a été mise en examen dès son arrivée au Palais de justice de Paris pour "complicité d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste" lors de l’attentat contre l’avion du président en 1994. Toutefois, l’actuelle chef du protocole du président Kagamé a été libérée seulement quelques heures plus tard. Une décision due au refus du juge des libertés de placer Rose Kabuye en détention provisoire. Si les juges anti-terroristes avaient réclamé son enfermement, l’Etat français, par la voix du parquet, s’était opposé à cette décision.

Un revirement de situation qui doit être rapproché de la volte-face récente de l’un des principaux témoins du juge Bruguière dans cette affaire. En effet, l’ancien militaire Jose Ruzibiza, qui dénonçait depuis fort longtemps l’implication directe du régime tutsi dans l’attentat du président Habyarimana, a radicalement changé de position et en a fait part récemment au journal La Croix. "Il était impossible à la guérilla tutsie de tirer sur l’avion présidentiel. L’aéroport et ses environs étaient trop bien gardés. C’était très risqué", a ainsi affirmé l’ancien soldat dont la famille a été tuée durant le génocide. Un véritable pied-de-nez pour l’enquête judiciaire et pour le juge Bruguière, convaincu de la responsabilité des tutsis au regard des témoignages passés de M.Ruzibiza. Toutefois, ce dernier a apporté une nuance de taille aux conclusions tirées par le juge français. "Le 6 décembre 2006, j’avais dit que je ne voulais plus rien avoir à faire avec le juge Bruguière, qui m’avait manipulé. J’avais déjà dénoncé ses montages. Je les dénonce encore aujourd’hui", a déclaré l’intéressé.

Du côté de l’Etat rwandais, la décision de remettre en liberté sous contrôle judiciaire Rose Kabuye a été accueillie comme un soulagement. Suite à son arrestation en Allemagne, des dizaines de milliers d’hommes et de femmes avaient manifesté à travers tout le territoire pour protester contre cet acte. L’Etat rwandais avait quant à lui réclamé un jugement rapide. Au-delà de cette affaire, l’enjeu ici présent n’est autre que les relations diplomatiques entre les deux pays, au point mort depuis deux années et très houleuses depuis l’arrivée des Tutsis au pouvoir en 1994. Paradoxalement, la mise en examen de Mme Kabuye pourrait permettre de remettre les choses à plat entre la France et le Rwanda. En effet, le Rwanda a désormais accès au dossier d’instruction de l’enquête menée par le juge Bruguière. Elle pourra donc consulter l’ensemble des motivations et des preuves qui ont incité le juge français à affirmer que les Tutsis étaient directement impliqués dans l’attentat du président hutu en 1994. Ce qui pourrait ainsi, au dire de Paul Kagamé, permettre de "crever l’abcès" entre les responsables des deux pays.

Toutefois, les relations entre la France et le Rwanda ne vont pas radicalement s’améliorer grâce au règlement de ce dossier, qui est par ailleurs loin d’être acquis. En effet, d’autres discordes minent l’ambiance entre Paris et Kigali, dont une cruciale : la mise en cause, par le pouvoir tutsi de Paul Kagamé, de l’Etat français dans le génocide de 1994. Dans le rapport d’une commission d’enquête rwandaise rendu public le 5 août dernier, pas moins de 33 responsables militaires ou civils français sont accusés d’avoir joué un rôle dans les massacres à l’encontre de la communauté tutsie. Plus précisément, le document assure que la France a pris part aux "principales initiatives" de la mise en place du génocide ainsi qu’à "sa mise en exécution" , tout en étant "au courant des préparatifs". Parmi les accusés, on retrouve notamment le président de la République de l’époque, François Mitterrand, mais également Hubert Védrine, Dominique de Villepin ou encore Alain Juppé. Dix officiers ayant participé à l’opération militaire Turquoise en 1994 figurent également dans la liste énoncée dans le rapport. Ces derniers ont d’ailleurs porté plainte en diffamation devant le tribunal de grande instance de Paris début novembre. Pour sa part, le Ministre de la Défense français Hervé Morin n’avait pas hésité à qualifier ces accusations d’"insupportables".

 

Dans ce contexte de suspicion permanente, la crise ouverte entre les deux pays paraît plus que délicate à régler. Les enquêtes judiciaires des deux pays sur les responsabilités des uns et des autres traînent en longueur. Surtout, elles ne parviennent pas à élucider la vérité en raison de l’absence de preuves irréfutables et de la réticence des témoins à coopérer avec la justice. A ce titre, il est regrettable que l’affaire eut été confiée à un juge français. Si les juges d’instruction Philippe Coirre et Marc Trévidic sont désormais en charge de l’affaire, l’Etat rwandais ne cesse d’invoquer des raisons politiques et de remettre en cause l’objectivité du juge Bruguière. Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, l’instruction semble au point mort. De même que les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda.

 

Gaëtan Briard

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